PEREC / ÉCHENOZ : L'IMPENSABLE D'UNE FRATERNITÉ LITTÉRAIRE

par Isabelle Dangy

 

Le projet critique consistant à rapprocher l'oeuvre de Perec et celle de Jean Échenoz a-t-il un sens ?

Lorsque je me suis intéressée aux romans de l'extrême contemporain, se sont imposées à moi des associations de plus en plus fréquentes avec l'univers perecquien, associations que je ne cherchais nullement au départ. Il m'a semblé constater à la fois des coïncidences thématiques et des partis pris d'écriture plus que voisins, quelquefois même des allusions qui ressemblaient de la part d'Échenoz à des clins d'oeil. Pendant un moment j'ai supposé l'existence d'un intertexte perecquien chez Échenoz, hypothèse que la suite des événements devait démentir. Cet air de famille, ou parfois ces points de proximité plus précis, méritent-ils d'être relevés et éventuellement interprétés ? A quoi sont-ils imputables ? Tels sont les points que je pense aborder.

Afin de mieux situer les convergences possibles, il importe de préciser d'abord sur quel fond de différences elles se profilent. Échenoz ne sillonne a priori que deux des quatre champs littéraires que Perec a cultivés, le romanesque pur et le sociologique. Son oeuvre ne se veut en aucune manière autobiographique : si elle comporte des éléments personnels, ceux-ci sont inaccessibles au lecteur et ne font l'objet d'aucune stratégie scripturale déclarée. Elle ne comporte pas non plus d'exercice d'inspiration oulipienne, même si un certain amour du signe graphique et des jeux combinatoires affleure ici ou là. Enfin, jusqu'à présent du moins, Échenoz s'est cantonné dans la production d'oeuvres narratives, romans ou nouvelles, alors que l'on connaît l'aspiration de Perec à ensemencer tous les territoires littéraires, à essayer tous les genres. Dans ces conditions, toute tentative pour jeter une lumière commune sur les deux oeuvres se résignera à laisser dans l'ombre une part importante de chacune d'entre elles. En dépit de ces écarts ou de ces dissemblances, je crois cependant qu'il existe une intersection entre ces deux oeuvres.

Les deux hommes sont nés à onze ans de distance, Perec en 1936, Échenoz en 1947. Leur entrée officielle en littérature est séparée par un intervalle de quatorze ans, puisque Les Choses datent de 1965 et Le Méridien de Greenwich de 1979 : mais la disparition précoce de Perec en 1983 donne l'impression que l'un commençait à écrire alors que l'autre cessait, avec un bref chevauchement de trois ans (1). La différence chronologique n'atteint donc pas une génération : elle suggère, si l'on suit un modèle familial, une relation qui serait de l'ordre de la fraternité plutôt que de la filiation. Cependant elle est a priori assez importante pour justifier l'hypothèse d'une influence de la part de Perec ou d'une imitation de la part d'Échenoz.

Je vais d'abord examiner cette hypothèse et pour ce faire je me fonderai sur le cas particulier du Méridien de Greenwich dont je vais recenser les principaux traits perecquiens. Puis je tenterai d'éclairer le lien qui existe (peut-être) entre les deux oeuvres en le rapportant à quelques thèmes de réflexion : l'intérêt des deux écrivains pour l'écriture policière, leur attitude face à l'intertextualité et enfin leurs rapports éventuels avec le mouvement minimaliste. Ce ne sont du reste pas les seuls points d'ancrage possibles pour une étude comparative des deux auteurs.

 

Le cas du Méridien de Greenwich

Le Méridien de Greenwich, qui est le premier roman d'Échenoz, a été publié en mars 1979 aux Éditions de Minuit, six mois environ après La Vie mode d'emploi (septembre 1978) et un peu plus de six mois avant Un Cabinet d'amateur (novembre 1979). Il est assez vite remarqué par Perec puisque celui-ci choisit d'en inclure un bref extrait coupé en deux tronçons dans Fragments de déserts et de culture, paru dans la revue Traverses en juin 1980. Cette démarche est significative à plusieurs égards : on peut estimer que Perec aura reconnu quelque chose de lui-même dans l'écriture d'un jeune auteur alors pratiquement inconnu - Échenoz devra attendre 1983 et Cherokee pour commencer à jouir, au-delà d'un succès d'estime, de la notoriété qui est actuellement devenue la sienne. L'insertion d'un passage du Méridien de Greenwich dans ce texte place d'emblée Échenoz, vu par Perec, sous le signe d'une créativité aussi attachée à chercher des voies nouvelles qu'à se lover dans le déjà écrit, et sous le signe d'une triple écriture du fragment, du désert et de la culture. Vision très judicieuse car la thématique de la dislocation, ainsi que celle de la solitude et du vide habitent son oeuvre, tandis que la pratique intertextuelle déjà bien perceptible dans ce premier roman légitime son apparition dans un collage.
Le choix des deux fragments intégrés est évidemment intéressant. Voici la phrase prélevée par Perec dans Le Méridien de Greenwich :

Le sol de la piste était composé de grandes dalles de béton juxtaposées comme un gros jeu de construction primitif, et recouvertes d'une fine couche de sable que le vent marin soulevait en colonnes tourbillonnantes (2).

De cette phrase Perec a repris les deux parcelles suivantes, qu'il a intégrées en les séparant par d'autres citations :
1)Le sol de la piste était constitué de grandes dalles de
2)béton juxtaposées comme un gros jeu de construction primitif
(3).
On conçoit que ce début de phrase ait attiré l'attention d'un écrivain pour qui la dispersion ou l'assemblage des pièces disjointes est le thème névralgique que l'on sait, et dont l'intérêt pour le quadrillage et le damier n'est plus à montrer. De plus cet extrait se rapporte à la description d'un îlot minuscule, en forme d'allumette, perdu dans l'Océan pacifique, où un personnage du roman d'Échenoz se fait débarquer en détournant un avion de ligne. Le territoire de l'îlot se réduit à une piste d'aviation utilisée par les Américains pendant la seconde guerre mondiale et il est donc juste assez grand pour qu'un avion puisse y atterrir, tourner au bout sur son extrémité arrondie et décoller en prenant de la vitesse dans l'autre sens. La simple mention de ces deux détails, l'îlot du pacifique
(4) et le terrain destiné à un usage quasi palindromique aura certainement fait vibrer les antennes du lecteur familiarisé avec l'univers de Georges Perec.
Mais selon moi la sélection de ce segment isolé fonctionne également comme le signe d'un intérêt plus général, de la part de Perec, pour le travail stylistique d'Échenoz, pour les obsessions mises en scène à travers les péripéties d'une action complexe, pour la construction romanesque. Beaucoup des éléments du Méridien durent offrir à Perec un reflet de ses propres préoccupations. Ainsi par exemple : l'un des personnages principaux du Méridien de Greenwich est un inventeur un peu dépressif, Byron Caine, occupé à créer une machine illusionniste qu'il définit lui-même comme un leurre voué à séduire les protagonistes d'un scénario d'espionnage industriel. Au cours du récit il s'amuse à intervertir la machine infernale qu'il a concoctée et un simulacre qu'il a lui-même fabriqué : il se procure ce faisant la satisfaction de faire passer du vrai pour du faux, alors qu'on fait généralement l'inverse. Alors la passion du faux s'empare de lui :

Comme un moine enlumineur, l'inventeur éprouvait une inconnue jubilation à combiner les axiomes viciés, les propositions vaines et les lemmes véreux, à calligraphier des cohortes de formules tordues et à dresser de foisonnants schémas, dont jamais nul ne saurait que l'allure et la complexité n'étaient fonction que du nombre et de l'état d'usure des crayons de couleurs qu'il avait sous la main (5).

Cette phrase possède, comme beaucoup d'autres, une sorte de coloration perecquienne difficilement analysable. Toutefois cette prédilection pour le trompe-l'oeil technologique n'est pas encore le point le plus singulier : Byron Caine, que ses recherches finissent par ennuyer considérablement, a en effet la passion des puzzles, si bien qu'il passe le plus clair de son temps devant une table où sont éparpillées des pièces. Quand le lecteur fait connaissance avec lui, il est occupé à compléter le plafond en rosaces d'un puzzle figurant une vaste galerie aux murs de laquelle étaient suspendus une multitude de tableaux dont certains représentaient encore d'autres tableaux ; la mise en abyme s'arrêtait là, le peintre ne s'étant pas aventuré plus loin dans l'emboîtement des représentations (6).
En lisant ces lignes on peut avoir le sentiment d'un signe de connivence adressé au créateur de Bartlebooth, assorti d'un clin d'il par anticipation à celui d' Un Cabinet d'amateur, d'autant que le texte s'attarde sur l'instant crucial qui correspond à l'achèvement du puzzle. D'autres éléments poussent à établir un rapprochement, notamment la mort de Byron Caine qui se suicide en se faisant sauter en même temps qu'un stock d'explosifs, comme s'il lui fallait compenser son travail en dispersant non plus des morceaux de carton mais les particules de son propre corps. L'imaginaire de l'explosion, très présent chez Échenoz, pourrait par exemple être confronté à celui de l'éclatement dans La Vie mode d'emploi, au cours des colères de Bartlebooth mais aussi dans une optique métaphorique. De même la dialectique du faux et du vrai se greffe sur un intérêt commun pour la manipulation du regard d'autrui. D'autres zones d'intersection apparaissent encore : par exemple la construction romanesque, fondée sur la volonté de créer entre deux chapitres successifs des clivages plus ou moins suturés par un discret système d'échos ou de reflets, qui pourrait évoquer W, tandis que certaines considérations sur un tapis aux motifs obsédants, compliqués et chargés mais malaisés à interpréter rappellent les soucis d'Anton Voyl à l'incipit de La Disparition (7). A l'échelle du détail, Fieke Schoots note de son côté dans Passer en douce à la douane que le nom du personnage de Gutman, du Méridien de Greenwich, pourrait être repris du Monsieur Gouttman de La Vie mode d'emploi, de même que, selon elle, le Gibbs de Cherokee doit quelque chose à W par dentifrice interposé (8). Toutes ces analogies grandes et petites pourraient entraîner une conclusion sans doute un peu facile, selon laquelle Échenoz aurait éprouvé le désir de témoigner à un aîné, sous forme de jeu intertextuel, son admiration et, peut-être, le sentiment d'une dette. L'intérêt manifesté par Perec pour Échenoz trouverait ainsi sa réciproque dans l'hommage indirect du récipiendaire.
Il n'en est rien. Échenoz est formel à ce sujet. Il ne s'est aucunement inspiré de Perec, il n'a jamais cherché ni à le citer ni à lui rendre hommage. Du reste la chronologie plaide en faveur de cette autonomie totale, puisque la parution de La Vie mode d'emploi précède de quelques mois à peine celle du Méridien de Greenwich, ne laissant à l'intéressé qu'un délai très bref pour s'en inspirer éventuellement, et que Le Cabinet d'amateur n'avait pas encore vu le jour. Échenoz ne laisse pas planer le doute :

Je crois me souvenir que j'ai achevé Le Méridien, et n'avais pas encore pu le faire paraître, quand j'ai lu La Vie mode d'emploi. La référence perecquienne au puzzle ne pouvait donc pas être consciente. En vérité je reconstituais réellement à cette époque, chez moi, le puzzle dont il est question dans ce livre et cette activité me paraissait tout aussi romanesque que le propos de ce tableau (la Visite d'une galerie de Van Haecht) : image dans l'image dans l'image, mise en abyme, etc. Cet objet me paraissait être un moteur de fiction intéressant. Anecdotiquement, j'ai appris bien plus tard (je ne sais plus par qui, peut-être par Mathews ou Roubaud) que Perec, à la même époque, reconstituait chez lui le même puzzle. Hasard objectif. La question du vrai-faux et du leurre a par ailleurs des origines plus rousselliennes que perecquiennes (9).

Cette série de remarques est intéressante à plus d'un égard. Tout d'abord, elle déclare explicitement que les ressemblances, si elles existent, sont fortuites et relèvent de l'a posteriori. La position d'Échenoz est constante : il exprime une admiration certaine pour l'oeuvre de Perec et une sympathie profonde pour l'homme qu'il fut, même s'il ne lui a pas été donné de le rencontrer, mais il repousse avec constance l'idée d'avoir subi de ce côté une influence directe, rejetant dans l'inconscient ou dans le partage d'une même culture l'éventualité d'une transmission quelconque.
Il me semble clair qu'il faut le croire quant à ce qu'il affirme de sa propre écriture. En conséquence la parenté qu'il paraissait possible de déceler entre les deux oeuvres, si elle ne peut être comprise comme une filiation littéraire assumée et voulue, doit être interprétée autrement. Trois explications assez prévisibles se présentent, trois phénomènes qui évidemment se recoupent dans les textes : premièrement le patrimoine artistique antérieur dans lequel les deux écrivains ont puisé leurs modèles est en grande partie le même, deuxièmement il existe entre Perec et Échenoz une proximité personnelle, intérieure, une sensibilité voisine à certains thèmes, parfois aussi des soucis littéraires comparables, troisièmement l'un et l'autre sont ou ont été extrêmement perméables à l'esprit d'une époque dont ils ont assimilé et retravaillé les hantises ou même les modes sans qu'il soit facile de discerner dans quelle mesure ils ont été les acteurs ou les récepteurs de certains courants de pensée. C'est l'interférence de ces trois phénomènes que je voudrais maintenant essayer de mettre en évidence.

 

Emprunts au roman policier

Le recours aux canevas policiers est l'une des plus repérables à l'oeil nu parmi les options communes aux deux écrivains. Leur utilisation abonde dans l'oeuvre des deux romanciers. Avec une nuance : ce type d'inspiration se raréfie dans les derniers romans d'Échenoz, sans en disparaître complètement.

En premier lieu la motivation précédant l'écriture des romans policiers s'exprime chez les deux écrivains en des termes comparables. On se souvient évidemment, côté Perec, du programme de 1976 (10), où il annonçait entre autres projets son intention d'écrire un romancier policier classique, un roman de science-fiction, un ou même plusieurs romans d'aventures. La tentation de la "paralittérature" a également touché Échenoz dès ses débuts. Dans une interview accordée à Jean-Claude Lebrun, il a déclaré ceci :

J'ai tout d'abord voulu écrire un roman policier de base, que je pourrais essayer de faire publier à la Série Noire ou au Fleuve Noir. [...] De façon inconsciente, ce premier livre, c'était comme un programme. Une fois qu'il a été terminé, je me suis passé la commande de quelque chose qui se rapprocherait plus du roman policier classique. Ensuite, je me suis passé d'autres commandes.[...] Après Cherokee, la première commande que je m'étais passée, j'ai cherché dans les fascinations de lecture de mon enfance. Comme j'avais de beaux souvenirs de romans d'aventures, j'ai voulu passer à quelque chose de cet ordre. A partir de ce moment-là, il y a comme un cahier des charges imaginaire, et je construis une histoire qui est à la fois une espèce d'hommage et de pillage (11).

Il est inutile de souligner la résonance perecquienne du lexique employé ici, avec des expressions telles que programme, cahier des charges, ou l'idée de se passer commande d'une oeuvre. On observe une même appréhension de l'écriture, qui comporte au moins deux temps, l'établissement d'un projet sinon d'un protocole, et sa réalisation conformément à des contraintes plus ou moins explicites liées en l'occurrence au respect de certains codes génériques. Sans doute cette méthode n'est pas chez Échenoz aussi systématiquement élaborée que chez Perec ­ le cahier des charges dont il parle est en fait imaginaire. Pourtant la démarche n'est pas fondamentalement différente.
D'autre part l'ancrage de l'écriture romanesque dans les fascinations d'enfance rapproche les deux écrivains, car Perec, on le sait, aimait lui aussi à se souvenir de Verne, Dumas et de quelques autres, ou les relire. Cela n'est pas sans conséquence, car la résurgence assumée des livres ou des auteurs aimés au cours de l'enfance et de l'adolescence laisse entendre que l'écrivain désire susciter une lecture naïve et fusionnelle aux côtés d'une approche plus distanciée. En outre la relation aux modèles se situe chez l'un et chez l'autre d'abord du côté de l'hommage, de la filiation littéraire assumée plutôt que bousculée, y compris dans les cas, plutôt fréquents, où l'un et l'autre se plairont à caricaturer ces modèles. Enfin l'image du romancier auto commanditaire utilisée par Échenoz est d'autant plus intéressante qu'elle peut faire écho au dénouement de « 53 jours » où l'on voit apparaître une scission entre les commanditaires d'un livre destiné à fonctionner comme un piège et l'artisan G.P. qui réalise le texte en fonction des consignes qui lui ont été données
(12). Il est permis de supposer qu'il y a là la trace de représentations voisines mettant en scène simultanément la volonté et la difficulté d'écrire. Enfin, dans un cas comme dans l'autre la composition du roman policier ou d'aventure ne cesse de déborder vers d'autres ambitions littéraires. Échenoz le reconnaît :

Et puis, progressivement, je me suis rendu compte que je partais sur des chemins de dérive, avec des soucis de construction, de sonorités, de récits croisés qui ne s'inscrivaient pas tellement dans cette tradition-là. Ceux-ci ont même fini par occuper la plus grande part du livre. Ce qui était parti comme un projet de roman noir n'empruntait plus que certains éléments à cette forme (13).

Parmi ces chemins de dérive, j'aimerais pointer la tendance à farcir le texte de manèges poétiques ou de jeux alphabétiques plus ou moins aisément décelables selon le degré de vigilance du lecteur. Chez Échenoz on trouvera à l'occasion des cabrioles phonétiques, ainsi dans des expressions comme l'habile alibi d'Abel (14), ou encore vite victime d'une sévère avitaminose (15), dans le nom de cette résidence de luxe baptisée Parc Palace du Lac (16), ou bien l'on débusquera, assez fréquemment, des alexandrins dissimulés dans la prose, celui-ci par exemple, tiré du chapitre 10 de Lac :

Loin des apparatchiks, loin des paparazzi, le secrétaire général s'apprêtait à goûter quelques jours de repos bien mérités (17).

Divertissements extra-policiers qui me semblent assez proches d'un certain esprit perecquien, des regards égrillards des gardes (18) auxquels se voit exposé dans « 53 jours » un narrateur qui fréquente volontiers les tonnelles croulantes de glycines des glaciers italiens (19). L'infiltration poétique du texte romanesque s'étend chez Perec et Échenoz à l'ensemble de l'oeuvre dont elle est consubstantielle.
Telles sont donc, dans leur proximité, les intentions des deux auteurs face à l'écriture du roman. La même parenté se manifeste quant on observe le traitement concret des conventions propres au roman policier, car un certain nombre de prédilections communes attirent spontanément l'attention. Perec et Échenoz privilégient les codages sophistiqués, voire alambiqués, et plus précisément encore les systèmes de cryptage ou de décryptage. Dans « 53 jours » on en trouverait un exemple à l'intérieur du roman d'espionnage enchâssé K comme koala, où l'enquêteur sélectionne douze mots de douze lettres de manière à fabriquer une grille interprétative qui ne l'entraîne du reste que vers des fausses pistes. On a du reste été informé de son intérêt pour de telles méthodes dès le chapitre deuxième, au cours duquel il évoque sur un ton nostalgique les lettres chiffrées qu'il envoyait à ses condisciples d'Étampes en utilisant un quadruple codage expliqué dans Mathias Sandorf. Or le héros de Lac, Franck Chopin, dont le nom n'est pas sans laisser supposer une secrète virtuosité, est également un spécialiste du codage, ou plus précisément du décodage. Il reçoit au début du roman l'ordre de se rendre à un rendez-vous au cours duquel doit lui être confiée une mission secrète : cet ordre lui est transmis par l'intermédiaire d'une publicité pour une croisière en mer Adriatique, glissée entre d'autres prospectus dans sa boîte aux lettres, et comportant le slogan suivant, Rimini révélée
(20), lequel fonctionne pour lui comme un signal immédiat, à cause de la double répétition vocalique en i et en é. Chopin s'empresse alors de découper le point du i central de Rimini, sous lequel se trouvent microfilmées des instructions. Celles-ci seront à leur tour soumises à une opération de décryptage au moyen d'une grille, et le scénario se renouvellera un peu plus tard dans l'action aux frais du mot Mississippi. Les détails ne sont pas les mêmes que chez Perec, mais l'esprit est analogue, tout comme l'intérêt pour le monovocalisme. De plus le texte d'Échenoz désigne de façon métatextuelle son goût pour le jeu alphabétique par plusieurs allusions appuyées aux graffitis qui ornent l'ascenseur et à ce lieu hautement symbolique qu'est la boîte aux lettres. Pourtant, presque aussitôt, la vanité de tous les cryptages sophistiqués est dénoncée par le protagoniste lassé de devoir respecter des contraintes pesantes, de sorte que l'on voit se succéder, selon une alternance qui me semble très perecquienne, une séquence d'analyse minutieuse du texte crypté et une autre de dénonciation, entre humour et désenchantement, de toutes les futiles précautions dont s'entourent la transmission du message et la protection d'un secret qui, sans doute ne mérite pas tant de soins. Un rapprochement pourrait être esquissé avec le scénario de « 53 jours » et avec la remarque du narrateur par laquelle se termine la première partie :

En quoi ces choses infiniment malléables que sont les mots ont-elles jamais démontré autre chose que l'inutile subtilité de leur rhétorique (21)?

Le thème de la filature, acharnée ou maladroite, et des procédés qui tendent à la déjouer, appartient lui aussi à un arsenal générique que les deux écrivains se plaisent à traiter sur le mode ironique, dans la mesure où il est à la fois amplifié jusqu'à l'outrance et dégonflé par l'insuccès qui le poursuit de manière comique. Le recours au stéréotype est volontiers surligné dans les récits policiers des deux romanciers. Dans un passage de Cherokee un personnage échappe miraculeusement à une poursuite policière en se réfugiant dans une officine d'horoscopes informatiques où va s'ouvrir soudain une issue inespérée. On reconnaît là le lieu commun du personnage cerné dans une chambre qui, comme il se doit, n'est pas aussi absolument close qu'elle en avait l'air. Le choix du décor est dicté par une ironie savoureuse qui veut que ce personnage échappe à son destin dans la boutique même d'un préposé au destin mécanique, mais pendant que celui-ci a le dos tourné pour interroger sa machine. Par la même occasion le héros obéit bien entendu à une autre fatalité, littéraire celle-là, celle de l'évasion incontournable.

D'autres parallélismes seraient envisageables, à propos d'autres faits d'écriture parmi lesquels on pourrait compter le choix délibéré d'une vraisemblance acrobatique et la fragmentation du récit. L'entrelacement de plusieurs aventures au profit d'un scénario tortueux est la méthode adéquate pour fabriquer ce que Perec désigne par l'expression casse-tête complaisant (22), et dont il donne volontiers l'illustration, par exemple dans le chapitre L de La Vie mode d'emploi, où quatre scénarios en miniature se superposent pour aboutir au meurtre d'un même individu, ou dans « 53 jours » dont la première épaisseur narrative met en oeuvre une affaire d'enlèvement politique, une histoire de séduction et une autre de trafic archéologique, tandis que les textes emboîtés compliquent encore le réseau, sans parler de ce qu'eût été le roman s'il avait atteint le stade de l'achèvement en déployant une nouvelle imbrication. Échenoz pratique volontiers le même genre d'éclatement narratif. On peut voir là une manifestation de ce renouveau particulier qui anime la littérature des années quatre-vingts, et qui correspond à un retour vers l'intrigue, l'histoire, mais en toute distanciation. C'est à ce sujet que Bruno Blanckeman écrit, dans Les Récits indécidables, essai consacré à Échenoz, Guibert et Quignard :

Cette réhabilitation de la fiction romanesque ne signifie pas en effet une restauration. La fiction est distancée ou contestée en son for, par un usage ambivalent de ses paramètres. L'art du bougé est manifeste : l'intrigue se décale, se dédouble, se défait. [...]: les situations prolifèrent, les circonstances rebondissent, les aventures s'amalgament. Le regard spéculaire veille : tendant vers une histoire, le texte qui s'écrit entretient aussi sa propre conscience. Sans se décomposer, le roman s'auto détourne sporadiquement, à des degrés variables (23).

Même si Blanckeman ne mentionne pas Perec, certaines de ses assertions me semblent s'appliquer directement non seulement à la fiction échenozienne mais à l'ambiguïté fondamentale du romanesque perecquien . Celle-ci par exemple :

Le roman se régit ainsi selon une ligne de tension alternant effets de prise et de déception, et semble porteur d'une certaine schizé : simultanément il produit de la fiction et surligne cette production, énonce du romanesque et le dénonce comme tel. Cette nature indécidable fait de lui, par excellence, un médiateur pour temps flottants (24).

Enfin, au delà de ces homologies qui peuvent paraître suffisamment répandues dans la littérature d'inspiration policière pour ne pas témoigner entre les deux écrivains d'une parenté d'inspiration spéciale mais simplement d'un état d'esprit voisin, et peut-être aussi d'une perméabilité voisine par rapport aux acquis du Nouveau roman, il me semble que la récurrence de deux motifs joue en sourdine un rôle essentiel. Il s'agit de la disparition et de la manipulation.

Dire que la disparition fonctionne chez Perec comme un moteur scriptural et narratif fondamental, emplissant et débordant largement le cadre policier, revient à enfoncer une porte ouverte. Ce thème touche aussi l'oeuvre d'Échenoz et avec une insistance singulière qui trouve certes un cadre privilégié dans la narration policière mais la déborde tout autant : elle s'y manifeste sous une série de formes cocasses ou plus inquiétantes. L'intrigue de Lac a pour centre la disparition du mari de Suzy Clair pendant plus de cinq ans. Un an est le récit d'une fugue du point de vue de la disparue. Dans Je m'en vais, dont le titre est à lui seul un programme, ce sont, au premier abord, des objets archéologiques qui s'envolent, mais en y regardant de plus près on se rend compte que le personnage de Félix Ferrer est confronté à toutes sortes d'éclipses, celle des jeunes femmes qu'il fréquente et qui disparaissent inexplicablement de son horizon, celles de sa propre conscience lorsqu'il est victime d'accidents cardiaques qui le font osciller au seuil d'une disparition plus radicale. Le thème amnésique s'entrecroise avec ces données, car la mémoire aussi a ses intermittences et ses trous. Une sensibilité commune se révèle donc ici, quoiqu'elle ne débouche pas sur une similitude parfaite : pour les deux romanciers écrire suppose de pratiquer et faire pratiquer par les personnages, les objets, les sensations, certains exercices de cache-cache qui véhiculent toute une gamme de significations. Il me paraît assez évident que la figure maternelle est au centre de ce va et vient. Pour Perec la critique a déjà largement exploré ce sujet ; en ce qui concerne Échenoz j'en verrai l'indice dans un court récit, L'Occupation des sols, dont le thème joue sur des harmoniques perecquiennes, puisqu'il s'agit de la destruction et de la reconstruction d'un immeuble ancien dans un quartier en cours de réhabilitation. Un père et son fils assistent aux différentes phases du chantier : peu à peu la montée du nouveau bâtiment occulte une image peinte sur un mur adjacent, l'une de ces publicités géantes que l'on voyait naguère sur les façades ou les pignons, et qui représente en l'occurrence une femme destinée à vanter un parfum. Les deux protagonistes masculins assistent avec un désarroi silencieux à l'enlisement progressif de la silhouette féminine, car le modèle qui jadis a posé pour cette publicité n'était autre que la femme de l'un et la mère de l'autre, une femme morte, brûlée on ne sait où ni dans quelles conditions. L'incipit de la nouvelle évoque sa mort en termes laconiques : Comme tout avait brûlé ­ la mère, les meubles et les photographies de la mère ­ pour Fabre et le fils Paul c'était tout de suite beaucoup d'ouvrage : toute cette cendre et ce deuil, déménager, courir se refaire dans les grandes surfaces (25). L'assimilation du corps maternel et de l'immeuble est telle qu'à la fin du récit le père et le fils louent un appartement au quatrième étage de l'édifice neuf, tout contre le visage désormais invisible de la femme disparue, avec l'intention de gratter le mur jusqu'à retrouver son sourire enfoui. La même assimilation préside métaphoriquement à la thématique immobilière de La Vie mode d'emploi; de même le regard porté sur la condamnation et l'abandon progressif des lieux, sur les travaux de démolition et leurs rituels, rapportés d'un ton objectif, rappelle le regard de Perec sur la rue Vilin. Il est possible que la fraternité difficile à cerner qui relie les deux écrivains trouve une de ses sources dans l'aspiration sous-jacente à inventer par l'écriture une trace maternelle.

Une autre obsession partagée par Perec et Échenoz, bien repérable dans leurs ateliers respectifs de création policière, serait celle de la machination invisible. Les personnages sont manipulés par des puissances non identifiables qui non seulement prévoient leurs faits et gestes et les contraignent à agir, mais s'emparent de leur vie mentale et conditionnent leurs pensées. Tout cela dans le prolongement des pratiques inaugurées par le personnage de Dupin chez Poe. Ces canevas romanesques se laissent ramener à une conclusion : celui qui comprend, même trop tard, le piège qu'on lui tend, en devient magiquement l'auteur. C'est aussi en ce désir de fusion et de dépassement, que s'installe un rapport commun chez Perec et chez Échenoz à l'acte d'écrire.

Intertextes

Ce rapport sera dans un second temps envisagé sous un angle plus technique qui touche au jeu intertextuel. Car là gît évidemment une origine active de l'analogie constatée : les deux écrivains pratiquent abondamment la citation et l'allusion en puisant dans un vaste patrimoine. Ils n'en ont certes pas le monopole dans la littérature du XXe siècle, mais ils le font dans un esprit comparable. En outre leur réservoir favori comporte de larges zones communes.
L'esprit, pour commencer : là encore Échenoz interrogé pointe plus volontiers la différence que la parenté. Il affirme, par exemple, dans un projet d'entretien avec Bernard Magné :

Pour moi les citations, quand il m'arrive d'en faire, sont plutôt du côté des signes de reconnaissance que des signes de connivence. Ce sont de petites actions de grâce. Il me semble que chez Perec, les citations fonctionnent davantage comme éléments d'un piège qu'il aime tendre à son lecteur. Même si elles sont aussi des hommages rendus à des auteurs dont il se sent proche, je crois qu'elles font partie de cette écriture de la ruse qu'il affectionne tout particulièrement (26).

Je cite aussi la réponse de Bernard Magné, parce qu'elle ramène diplomatiquement à un même dénominateur les deux attitudes citationnelles :

Les deux choses ne sont pas incompatibles. Elles renvoient à un goût de Perec pour ce que j'appellerai l'hommage discret ou pudique (27).

En réalité Échenoz n'est pas étranger au jeu de cache-cache que l'implicitation induit entre auteur et lecteur, lui qui admet par exemple avoir fabriqué des alexandrins utilisant les rimes des huit premiers vers du Bateau Ivre pour les introduire cryptiquement dans le chapitre 32 du Méridien de Greenwich (28). Tous deux utilisent une palette intertextuelle variée qui va du pastiche à la citation littérale implicite et à l'allusion diffuse, en passant par la reprise intratextuelle de personnages ou d'éléments empruntés à un volume antérieur de leur oeuvre propre. La peinture, le cinéma, la bande dessinée sont mis à contribution au voisinage d'oeuvres littéraires plus classiques. L'implantation des éléments intertextuels s'effectue en général avec souplesse, en privilégiant la fusion avec le texte récepteur plutôt qu'en jouant sur les effets de rupture, de sorte que le lecteur ne détecte pas toujours à première vue la présence d'un fragment hétérogène encrypté. Même si Échenoz juge l'écriture intertextuelle de Perec plus « rusée » que la sienne, il me semble que tous deux travaillent dans un registre ludique sur la base d'une complicité facultative avec le lecteur. Enfin chez les deux écrivains le rapport aux oeuvres citées ou évoquées relève en général de l'admiration plutôt que de la dérision. Fréquemment, l'insertion d'un fragment ou d'une structure empruntée s'accompagne d'effets spéculaires, l'emprunt venant se loger dans le texte à la façon d'un reflet ou d'un redoublement de sens. La seule différence notable réside donc dans le fait que l'usage de l'intertexte ne correspond chez Échenoz à aucun dispositif programmé. En ce qui concerne la motivation même de l'écriture intertextuelle, elle touche aussi à des enjeux assez voisins : il s'agit à la fois de donner vie à la fascination du fragmentaire et d'ancrer la composition romanesque dans une mémoire dilatée habitée par de vastes réseaux d'influences et de filiations. Tout au plus peut-on noter que la pratique intertextuelle se veut en ce point aussi plus nonchalante et plus distanciée, moins radicale en somme, que chez Perec.

Après l'état d'esprit, considérons le réservoir : il suffit de citer quelques noms pris dans la bibliothèque idéale d'Échenoz pour comprendre certaines similitudes puisque l'on voit apparaître parmi ses aveux intertextuels les noms de Racine, Flaubert, Queneau, Jarry, Verne, Roussel, pour ne citer que les sources les plus explicites. En outre, si l'on sort du champ littéraire proprement dit, on observe un certain nombre de références communes, essentielles parce qu'elles se sont infiltrées dans la démarche créatrice. Comme Perec, Échenoz a été un auditeur passionné de be-bop et de free-jazz et le rapport de l'écriture au jazz, à sa puissance à la fois organisatrice et transgressive est certainement comparable.

Un cas particulier, qui est celui des emprunts à Pierrot mon ami de Queneau, permet d'observer la situation et de définir les problèmes qu'elle soulève. On sait que Perec a introduit des allusions à Pierrot mon ami dans La Vie mode d'emploi en fonction d'un programme préétabli (29). Or Échenoz, de manière moins méthodique peut-être, mais pas nécessairement moins concertée, en a fait autant dans Lac. Je voudrais esquisser une comparaison de ces deux phénomènes.

Pour replacer la question dans son contexte, il est indispensable de noter que Lac est le lieu d'une pratique intertextuelle obvie et éclectique. Sans prétendre à une étude exhaustive, on peut en proposer quelques échantillons : l'héroïne, qui, dans son enfance, avait l'habitude de donner un prénom à ses organes, a ainsi rebaptisé ses poumons Pierre et Jean, le protagoniste masculin a un rendez-vous aux Halles de Rungis, ce qui donne lieu à une description du pavillon évocatrice du Ventre de Paris, et quand il doit s'emparer de mouches pour les appareiller en vue d'en faire des capteurs auditifs, car il est à la fois entomologiste et espion, il mentionne la teneur de son butin en une formule lapidaire qui clôt la chapitre : Sept d'un coup, qui est empruntée au Vaillant petit tailleur de Grimm. Toutes ces références s'effectuent dans un registre généralement humoristique dont l'onomastique est l'un des vecteurs favoris, comme en témoignent des patronymes tels que Vauvenargues, Schumann, Piranese, et plus nettement encore celui du protagoniste, Franck Chopin. C'est dans ce réseau de références entrecroisées que viennent s'inscrire plusieurs clins d'oeil à Pierrot mon ami, qui présentent l'intérêt de permettre une comparaison partielle avec Perec. On peut ainsi mentionner un square Louis XIV muni d'une chapelle expiatoire et une scène de billard électrique dans un café.. Le nom de l'hôtel où se déroulent une bonne partie des péripéties, le « Parc palace du Lac » fait écho doublement à l'UniParc et au Palace de la rigolade. Cependant au sein de cette constellation un détail capte plus directement l'attention, et c'est aussi celui qui permet la jonction la plus nette avec Perec. Il s'agit d'un personnage d'artiste et d'espion baptisé Mouézy-Eon. Chez Queneau, Saint-Mouézy-sur-Eon est la bourgade proche de Palinsac où Pierrot fait escale pour déjeuner à l'auberge en compagnie de Mésange et de Pistolet sous les regards éberlués de la clientèle locale. Le nom de ce village n'était déjà pas de première main puisque Queneau lui a donné le patronyme d'un auteur de vaudevilles tombé dans l'oubli, Mouézy-Eon. On observe donc dans Pierrot mon ami un premier passage du patronyme au toponyme, tandis que plusieurs aspects du récit font simultanément de cette bourgade chez Queneau un typique trou de province, mais aussi le cadre d'une méditation sur le passage du temps et l'oubli, et enfin un lieu de flottement entre l'illusion de la réalité et l'illusion de la rêverie. Dans La Vie mode d'emploi Perec soustrait à Saint-Mouézy-sur-Eon son accent aigu mais lui conserve sa nature géographique, puisqu'il y situe, dans le cadre des allusions programmées à Pierrot mon ami, la patrie de Madame Moreau et de sa demoiselle de compagnie Madame Trévins, couple étrange et dédoublé qui gravite à la charnière du quotidien le plus prosaïque et de la fictionnalité pure. Le village est situé dans l'Indre, et le recoupement entre des fragments situés dans plusieurs chapitres met en évidence un contraste entre d'une part la tonalité nostalgique qui imprègne les souvenirs de madame Moreau et d'autre part l'évolution moderne du bourg, vide en semaine mais livré le week-end au navrant conformisme des résidences secondaires. Saint-Mouezy-sur-Eon, dans La Vie mode d'emploi, est le lieu du souvenir vivace quoique tronqué, le lieu de la parole intarissable, du bavardage infini, de l'anamnèse mais aussi de la fragmentation, en quelque sorte une métaphore de la mémoire. A cela s'ajoute le dédoublement qui commence dans le mot, se poursuit dans l'allusion au singe imitateur et se prolonge dans le couple formé par Madame Moreau et son interlocutrice. Une pointe de dérision s'attache au paradoxe de Saint-Mouezy-sur-Eon : en dépit de tout le matériel de bricolage et de restauration estampillé à son propre nom, et qui se déchaîne en fin de semaine dans sa propre patrie, Madame Moreau, figure de l'empêchement masochiste, ne peut ni rafistoler son passé ni même entretenir correctement la demeure qui en fut le berceau.
Et voici qu'Échenoz à son tour brode sur ce vocable double à qui il rend dans Lac son statut initial de patronyme, Mouezy-Eon redevenant un personnage. Il semble que la relation tentante et habituelle avec le chevalier d'Eon ait joué un rôle significatif, car le personnage de Mouezy-Eon est dans Lac un espion, relativement subalterne et considéré comme un individu sur le retour par les autres membres de son organisation. A première vue seul le thème d'une certaine nostalgie, du poids du passé semble avoir été emprunté en commun par Perec et Échenoz.
Pourtant un fait étrange intervient ici. Il se trouve que cet espion échenozien est aussi un peintre, ou plus exactement un aquarelliste. Son travail consiste à donner des informations discrètes sur ce qui se trame dans l'hôtel de luxe. D'un coup de pinceau agile il ouvre une fenêtre, esquisse une silhouette, renseignant ainsi Franck Chopin qui se tenait debout derrière lui en feignant d'admirer son oeuvre, puis l'efface tout aussi prestement. Ce personnage est ainsi associé au thème de l'aquarelle en même temps qu'à l'art du miniaturiste, dans la mesure où Mouezy-Eon est capable de faire surgir une silhouette minuscule dans un cadre étroit, et également à la vision panoramique de l'immeuble dont chaque fenêtre close suggère une alvéole de vie mystérieuse.
Comment ne pas songer à Bartlebooth ou à Valène, et plus généralement à La Vie mode d'emploi, et cela d'autant plus que le décor choisi pour ce passage, un hôtel de luxe, (un lieu fermé sur lui-même intégrant toute sorte de services, parmi lesquels un jardin-échiquier aux figures en grandeur nature) peut rappeler le projet de Marvel Houses International ? Y compris, en outre, la possibilité de transformer certains locaux en galeries d'exposition.
Peut-être alors le lecteur est-il fondé à se demander s'il n'existe pas un réseau intertextuel triangulaire analogue à celui que Bernard Magné analyse à propos de Hamlet, Un rude hiver et La Vie mode d'emploi, dans Perecollages
(30). Ce scénario fonctionnerait ainsi : deux écrivains, Perec et Échenoz, retravaillent un élément emprunté à une source commune, Pierrot mon ami.. Mais certaines pistes soufflent au lecteur qu'il existe entre ces deux écrivains un lien transversal, même diffus. Ce lien est-il délibéré, et quelle est alors sa nature ? A la première question il est en l'occurrence difficile de répondre. La seconde est moins épineuse : pour peu que l'on prenne un peu de recul et que l'on se détache du contexte étroit où se voit employé le mot Mouezy-Eon, en toutes ses variantes, il apparaît que les trois oeuvres concernées sont triplement rattachées à la dialectique de la création et de l'effacement, à celle de la dissimulation et de l'exhibition, et à la tentation d'un univers où la réalité se laisserait totalement absorber par une fiction triomphante. Un sentier perdu relie sans doute ces trois romans dont la trame fantasme sur le retour possible de personnages restés accrochés aux mailles du passé. En tout état de cause cet exemple suggère que le lien, les liens, à établir entre nos deux auteurs doivent, même à partir de bases objectives, se définir en termes de réminiscences incertaines charriées par l'esprit du temps, sur un mode transversal qui s'offre à la lecture en toute subjectivité. Georges Anex définissait ainsi, lors de la sortie de Cherokee, l'impression de déjà lu dont on peut-être parfois assailli en lisant une oeuvre :

Ce sont des ressemblances, des résonances fortuites, elles éveillent la mémoire ou la sensibilité de tel lecteur, demeurant étrangères à un autre. Ces minimes coïncidences, vite dissipées [...] font le plaisir de la lecture. Arbitraires ou subjectives, elles créent une sorte de réseau entre les livres d'une époque, immergés dans le monde contemporain qu'ils dévoilent, dénoncent ou célèbrent à leur manière (31).

Ce propos, du reste, ne se limite pas à la détection d'éventuels renvois intertextuels, mais éclaire plus généralement la collection des analogies que la découverte d'une oeuvre ne peut manquer de suggérer.

Minimalisme ?

Je souhaiterais enfin esquisser un dernier rapprochement englobant et dépassant le thème intertextuel, en voyant jusqu'à quel point on peut enrôler les deux écrivains sous la bannière minimaliste. Cela suppose certaines précautions oratoires, à la fois parce que le terme même est très controversé et parce que ce rattachement s'effectuera sans l'aveu des deux intéressés. L'exportation du mot minimalisme dans le domaine littéraire français a eu lieu vers la fin des années 80, trop tard donc pour que Perec ait pu donner ou refuser explicitement son adhésion aux partis pris qui fédèrent éventuellement les écrivains de cette tendance. Il semble cependant qu'à certains égards il ait joué un rôle de précurseur minimaliste. Quant à Échenoz, il lui est arrivé de déclarer que le mot minimalisme ne signifiait pas grand chose pour lui : mais il a été cité par les historiens de la littérature comme un représentant du mouvement (32), et encore actuellement ses exégètes sont partagés sur ce point. On évitera ici le débat qui consisterait à se demander si le minimalisme existe réellement, sinon comme mouvement littéraire constitué du moins comme théorie diffuse, pour se contenter d'éclairer l'analogie décelable entre les oeuvres de Perec et d'Échenoz en y repérant la présence de quelques traits littéraires communs qui s'apparentent à l'esthétique dite minimaliste même s'ils ne la définissent pas complètement. Il s'agit d'une part du refus du pathos et du choix d'une écriture impassible, d'autre part de l'intérêt pour le négligeable, le minime ou l'infime.
Dans l'oeuvre de Perec, il est banal de constater que l'énoncé des situations tragiques s'abstient de tout débordement émotif, évite l'expression directe de l'affect, et même la gomme ostensiblement. Ainsi, dès la fin du chapitre II de La Vie mode d'emploi, qui évoque la fin de Fernand de Beaumont après cinq ans de fouilles archéologiques en Espagne, l'épanchement est délibérément omis :

Quelques mois plus tard Beaumont revint en France. Il rédigea un rapport technique de 78 pages concernant l'organisation des fouilles, proposant notamment pour l'exploitation des résultats un système de dépouillement fondé sur la classification décimale universelle qui reste un modèle du genre. Puis, le 12 novembre 1935, il se suicida (33) .

Le dépouillement de cette annonce nécrologique est un modèle du genre. Plus loin, au cours du chapitre LXXXIII, l'enfant de Célia Crespi meurt :

L'enfant, déclaré né de père inconnu, fut élevé en dehors de Paris. Personne de l'immeuble ne le vit jamais.
L'on apprit, il y a quelques années seulement, qu'il avait été tué pendant des combats pour la Libération de Paris, alors qu'il aidait un officier allemand à charger sur son side-car une caisse de Champagne
(34).

Ces deux passages, outre la forte charge émotive que comportent a priori des thèmes comme le suicide ou la mort de l'enfant, se signalent par les connivences autobiographiques ou méthodiques notoires tissées par le texte entre Perec et des personnages tels que l'archéologue ou Célia Crespi. Or non seulement les deux événements se voient ici évacués en une formule exemplairement sobre, exempte de tout commentaire dolent, mais le récit met en scène, immédiatement après les avoir mentionnés, un glissement immédiat et un changement d'atmosphère, comme s'il voulait souligner sa propre discrétion. Sans doute l'écriture de Perec est naturellement encline à la pudeur. Cependant le procédé est trop visible pour n'être pas perçu comme un parti pris d'impassibilité. C'est là le lieu possible d'une rencontre avec Échenoz, lui aussi allergique au pathos, comme il l'a déclaré à plusieurs reprises, et pourtant persuadé que l'émotion est primordiale dans l'acte de lecture. Il est du reste remarquable que, s'il arrive à Échenoz de se montrer un peu réservé par rapport au travail technique de Perec, il rend au contraire hommage au rayonnement affectif qui émane de ses textes, disant par exemple qu'il parvient, par une démarche très abstraite à produire des objets littéraires qui sont de l'ordre de l'émotion, de l'affect (35). Convergence de tempérament, donc : le mécanisme qui veut que l'émotion soit en même temps convoquée et bloquée, maintenue sous la pression de l'implicite ou, le plus souvent, transférée dans l'ironie ou la bouffonnerie, ou encore, très fréquemment, transvasée dans les objets dont la description se gonfle ainsi d'un potentiel intense. Car les romans d'Échenoz, s'ils proscrivent le pathétique, affectent une impassibilité qui n'a rien à voir avec la froideur. La mort y est souvent réglée très rapidement et sur un ton d'humour pas même très noir, comme un détail négligeable : en voici pour illustration l'incipit de L'Equipée malaise :

Trente ans auparavant, deux hommes avaient aimé Nicole Fischer.
L'inconnu qu'elle leur préféra, pilote de chasse de son état, n'eut pas plus le temps de l'épouser que de s'éjecter de son prototype en vrille, pulvérisé sur la Haute-Saône en plein midi de mai.
Blonde et baptisée Justine trois mois plus tard, l'enfant de ses oeuvres porterait donc le nom de sa mère
(36).

Si l'aviateur s'écrase, le romancier, lui, s'éjecte de son récit largement à temps pour éviter le risque de complaisance mélodramatique. Resterait à savoir si ce principe de retenue est une question de tempérament littéraire ou un phénomène littéraire d'époque ou d'école.
Le choix partagé de ce principe engendre une ressemblance d'autant plus profonde qu'elle concerne souvent des personnages de profil comparable. Les deux écrivains s'attachent volontiers à la peinture de la dégradation, de la déchéance, du déclin, qu'il s'agisse d'individus ou d'objets, de bâtiments - on l'a vu - ou de sentiments. L'évocation de la solitude, de l'errance, de la tristesse se dit alors par le biais des choses quotidiennes, des postures physiques, par l'encombrante présence des objets. En guise d'illustration, on mettra en parallèle la fin de Winckler au chapitre VIII de La Vie mode d'emploi et le malaise de Paul, protagoniste de l'équipée du même nom, lequel traverse une période difficile après le départ de sa femme :

Il n'entreprit plus rien de spécial. Toute la journée, il restait dans sa chambre, assis dans son fauteuil près de la fenêtre, regardant dans la rue, ou peut-être même pas, regardant dans le vide. Sur sa table de nuit, il y avait un poste de radio qui marchait sans arrêt, tout bas; personne ne savait vraiment s'il l'entendait, bien qu'un jour il ait empêché Madame Nochère de l'éteindre en lui disant que tous les soirs il écoutait le pop club (37).

Le vide, l'indifférence à soi et au monde, l'enlisement dans un décor où surnagent des objets dont le sens est devenu contestable sont les signes d'un désespoir sans grandiloquence dont il me semble retrouver comme un écho dans la détresse de Paul :

Trente kilomètres au sud, Paul se tient toujours seul dans son appartement trop clair. Il passe d'une pièce à l'autre, trouve ces pièces inutilement blanches et nombreuses, il ne voit rien. Ces tableaux sur les murs ne lui sont rien. Souvent ils représentent des choses : un véhicule Caterpillar en pleine action ; un éléphant distancié, sorti de son biotope. Il y a quand même une petite gouache abstraite (1959) de Gaston Chaissac. Depuis le départ d'Elizabeth, parfois aussi ces tableaux ne sont plus là, à leur place des carrés ou des rectangles pâles hébergent un piton célibataire, un couple de clous obliques chevauchés par un fil de poussière. Des plantes vertes au pied des fenêtres luttent dans leurs bacs contre l'oubli, contre l'idée de la mort. Au delà de ces fenêtres l'air lourd est endimanché. Le temps s'étire, le vide menace. Un transistor grésille au secours dans la cuisine mais le silence ne se détache que mieux, se visse d'un cran supplémentaire, pilonne ses intimidations (38).

Ici également une douleur sourde suinte des objets qui se chargent d'exprimer la déréliction, sans jamais forcer la note.

Enfin, pour clore ce tour d'horizon, il faut mentionner un domaine encore où se manifeste la propension minimaliste des deux oeuvres. Elles tendent l'une et l'autre à privilégier l'infime dans le quotidien, à décrire méticuleusement le détail, tout en s'attardant volontiers sur le déchet ou le rebut, non en raison de leur caractère répugnant mais en ce qu'ils assument la fonction de résidus, et, de ce fait, introduisent dans l'espace littéraire la part subliminale de notre environnement et de notre vie même. Chez Perec, on rencontre d'une part une attention récurrente portée à la petitesse (on peut penser par exemple à la toute première phrase du Préambule de La Vie mode d'emploi : Au départ, l'art du puzzle semble un art bref, un art mince, tout entier contenu dans un maigre enseignement de la Gestalttheorie (39)), d'autre part la volonté de voir autrement la banalité.
Les pages célèbres de Approches de quoi définissent cette démarche comme un programme :
Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l'évident, le commun, l'ordinaire, l'infra-ordinaire, le bruit de fond, l'habituel, comment en rendre compte, comment l'interroger, comment le décrire
(40)?

Comme ceux de Perec, les romans d'Échenoz s'efforcent de répondre à cette question. Là non plus il ne s'agit pas de se perdre en vaines supputations pour déterminer si Échenoz a pu lire ce texte avant sa reprise dans L'Infra ordinaire et s'en inspirer. Il s'agit plus probablement d'une communauté d'intentions spontanée et plus profonde. L'inspiration sociologique commune aux deux écrivains suffit peut-être à expliquer là aussi cette ressemblance. Mathilde Barraband (41) a noté que certains passages du Méridien de Greenwich contiennent des inventaires de poches ou des descriptions de gestes quotidiens, composer un numéro de téléphone notamment, qui paraissent dériver directement des injonctions formulées par Perec. L'écriture d'Échenoz fouille le détail avec une préférence pour les objets périmés ou caducs, lambeaux d'affiches, gobelets écrasés, restes alimentaires, sacs de supermarchés déchirés, qui rappelle le tableau de lendemain de fête dans le grand salon de l'appartement du troisième droite au chapitre XXIX de La Vie mode d'emploi. L'objet de consommation trône au milieu de la phrase et de la page, tantôt dans son éphémère jeunesse, tantôt dans sa déchéance lamentable. Mais, comme chez Perec, la morsure satirique provient non d'une attaque délibérée, ciblée, argumentée : elle est créée par la simple nomination des choses, par leur catalogue. Et la même fascination pour la matière soumise à l'usure, surtout mais non exclusivement pour la matière de synthèse produit d'une civilisation industrielle, pour le plastique dans tous ses états, pour les kleenex ou les boîtes de conserve ou les vieux journaux, se remarque dans les deux univers descriptifs. Si beaucoup des errants d'Échenoz sont un peu des hommes qui dorment, beaucoup d'objets y sont des choses, dans l'acception perecquienne du texte. En tout cas l'écriture se donne pour vocation de capter ce que nul ne remarque, y compris dans l'évocation des gestes ou des comportements humains. Le minimal est fait de scories, de mouvements esquissés, de déambulations interminables et creuses. Les créatures instables et malheureuses de Perec et d'Échenoz, enfermées dans leurs romans respectifs, arpentent les rues de Paris, stationnent sans but dans ses cafés bourdonnants ou déserts, scrutent un plafond ou se balancent d'un pied sur l'autre. Occasion pour le narrateur de se transformer en anthropologue du quotidien, voire en zoologue.
D'autres traits minimalistes mériteraient d'être étudiés : notamment le goût pour l'effet de répétition, si sensible dans l'oeuvre de Perec, ne serait-ce qu'à travers le recours aux procédés spéculaires et aux formules d'emboîtement ou de mise en abyme, tandis qu'Échenoz introduit, lui, ce qu'il appelle des rimes fictionnelles, récurrences organisées qui structurent le récit. Ou encore l'intérêt pour l'ambiguïté énonciative et l'adjonction dans le récit d'instances narratives éphémères mais fondamentales. L'incipit des Grandes Blondes, avec son Vous êtes Paul Salvador et vous cherchez quelqu'un
(42) repris quelques lignes plus bas par Mais vous n'êtes pas Paul Salvador qui arrive très en avance à tous ses rendez-vous (43) se situe dans une tradition de recherches à laquelle Perec n'était pas étranger.
Échenoz et Perec ont donc en partage d'être, à vingt ans d'intervalle, des trous noirs du minimalisme : ils n'en font peut-être pas partie, mais sans eux la constellation n'existerait sans doute pas. Une réflexion comparable pourrait du reste mesurer les deux écrivains à l'aune d'une autre notion à la fois riche et imprécise, la post-modernité.

A l'issue de toutes ces remarques et en dépit de leur caractère rhapsodique, on s'acheminera vers une conclusion très modeste, voire minimale. Un peu partout, dans les prédilections thématiques comme dans les choix d'écriture, le tissu de la prose échenozienne laisse entrevoir le fait que, en deçà d'une éventuelle influence, et à la faveur d'une relation de fraternité plus transversale, l'auteur n'aurait pas écrit ce qu'il a écrit si Perec ne l'avait pas précédé. La relation des deux auteurs repose sur une parenté de tempérament et permet en même temps d'entrevoir des repères dans l'histoire littéraire du second XXe siècle. Olivier Bessard-Banquy, qui a consacré un essai au roman ludique, résume cette situation :

Avec la fin des années soixante-dix en effet apparaît au grand jour l'aporie du dogme de l'innovation perpétuelle dont le livre éclaté de Denis Roche, les textes décomposés de Michel Butor, le langage désarticulé de Pierre Guyotat sont autant de signes évidents.
C'est dans ce contexte incertain que paraît
La Vie mode d'emploi de Georges Perec ­ oeuvre totale qui paraît révéler à nouveau la puissance pour ainsi dire oubliée de l'oeuvre littéraire, c'est dans ce contexte entropique que l'oeuvre de Perec prend toute son importance.[...] Malgré l'explosion du réel, il reste possible de s'atteler à sa recomposition. Malgré l'aboutissement aliénant de la société moderne, il reste possible de s'attacher à la construction du sens. En clair, si Perec tend à s'imposer comme l'auteur français le plus important de la seconde moitié du XXe siècle, ce n'est pas seulement qu'il a su élaborer une oeuvre pour ainsi dire inépuisable. C'est aussi qu'à lui seul il a réussi à dégripper en quelque sorte l'imaginaire des seventies et remettre le roman sur les rails de l'invention du monde. C'est qu'à lui seul il a su montrer comme la crise des représentations ou l'atomisation du réel pouvait constituer le coeur même du livre à venir ­ le gage même de sa renaissance sur les cendres du réalisme insouciant. (Et force est de constater qu'aujourd'hui les romanciers les plus novateurs sont ceux dont la dette à l'égard de Georges Perec est la plus évidente et la plus revendiquée d'ailleurs ­ à commencer par Échenoz, Toussaint ou Chevillard.) (44)

 

ANNEXE I

 Dates    Oeuvre de Perec  Oeuvre d'Échenoz
 1936  Naissance de Perec    
 1947  Naissance d'Échenoz    
 1965    Les Choses  
 1967    Un homme qui dort  
 1969    La Disparition  
 1975    W  
 1978    La Vie mode d'emploi  
 1979    Un Cabinet d'amateur  Le Méridien de Greenwich
 1982  Mort de Perec    
 1983      Cherokee
 1986      L'Equipée malaise
 1988      L'Occupation des sols
 1989    "53 jours", L'Infra-ordinaire  Lac
 1992      Nous Trois
 1995      Les Grandes blondes
 1997      Un an
 1999      Je m'en vais
 2001      Jérôme Lindon
 2003      Au piano

 

ANNEXE II

Il s'accroupit sur son tapis, prit son inspiration, fit cinq ou six tractions, mais il fatigua trop tôt, s'assit, fourbu, fixant d'un air las l'intrigant croquis qui apparaissait ou disparaissait sur l'aubusson suivant la façon dont s'organisait la vision :
Ainsi, parfois, un rond, pas tout à fait clos, finissant par un trait horizontal : on aurait dit un grand G, vu dans un miroir.
Ou, blanc sur blanc, surgissant d'un brouillard cristallin, l'hautain portrait d'un roi brandissant un harpon.
Ou, un court instant, sous trois traits droits, l'apparition d'un croquis approximatif, insatisfaisant : substituts saillants, contours bâtards profilant, dans un vain sursaut d'imagination, la Main à trois doigts d'un Sardon ricanant.
Ou, s'imposant soudain, la figuration d'un bourdon au vol lourd, portant sur son thorax noir trois articulations d'un blanc quasi lilial.
Son imagination vaquait. Au fur et à mesure qu'il s'absorbait, scrutant son tapis, il y voyait surgir cinq, six, vingt, vingt-six combinaisons, brouillons fascinants mais sans poids, lapsus inconsistants, obscurs portraits qu'il ordonnait sans fin, y traquant l'apparition d'un signal plus sûr, d'un signal global dont il aurait aussitôt saisi la signification ; un signal qui l'aurait satisfait, alors qu'il voyait, parcours aux maillons incongrus, tout un tas d'imparfaits croquis, dont chacun, aurait-on dit, contribuait à ourdir, à bâtir la configuration d'un croquis initial qu'il simulait, qu'il calquait, qu'il approchait mais qu'il taisait toujours :
un mort, un voyou, un auto-portrait;
un bouvillon, un faucon niais, un oisillon couvant son nid ;
un nodus rhumatismal ;
un souhait ;
ou l'iris malin d'un cachalot colossal, narguant Jonas, clouant Caïn, fascinant Achab : avatars d'un noyau vital dont la divulgation s'affirmait tabou, substituts ambigus tournant sans fin autour d'un savoir, d'un pouvoir aboli qui n'apparaîtrait plus jamais, mais qu'à jamais, s'abrutissant, il voudrait voir surgir.
(La Disparition, Denoël, 1969, p.18-20)

 

Le hall était aussi vide et silencieux que vaste et sombre. Ne le meublaient que ces fauteuils, cette table et ce gardien, outre un petit palmier en pot qui en marquait, au fond, la borne, et les figurations grouillantes du tapis qui le couvrait. De ce tapis saillaient des détails hétéroclites, sans lien ni suite entre eux, sans logique apparente et sans qu'il fût possible, d'où se trouvait Abel, de reconstituer l'unité de son motif, ni même d'extrapoler l'existence d'un motif. Peut-être fallait-il se trouver au milieu du hall pour joindre ces formules éparses, les synthétiser en une forme unique, fût-ce une formule. Abel fit glisser avec les précautions d'usage le carton cylindrique sur le guéridon bas, se leva et marcha vers le centre du textile, attentif aux images qu'il foulait. Elles défilaient sous lui, précises et nommables, et c'étaient une tulipe ou un dauphin, un livre ouvert ou deux violons croisés, des canons, des visages humains, des formes animales, des grappes de raisin. Bien que chacune de ces images, isolée, fût aisément reconnaissable, Abel ne pouvait distinguer entre elles aucun lien logique, qu'il fût de ressemblance ou de correspondance, de continuité et de contiguïté. Parvenu au centre de la surface, il tenta en vain de sommer le disparate, de l'intégrer en un objet sensé, mais la surface était trop grande pour que l'on pût en distinguer les motifs éloignés, sans lesquels sans doute aucun sens général n'était sensible, aucune acception acceptable. L'objet prenait l'allure paradoxale d'une vaste représentation abstraite, composée dans sa totalité d'éléments figuratifs.
(Le méridien de Greenwich, Minuit, 1979, p. 238-239)

 

ANNEXE III

Faites l'inventaire de vos poches, de votre sac. Interrogez-vous sur la provenance, l'usage et le devenir de chacun des objets que vous en retirez.
( G. Perec, Approches de quoi in L'Infra-ordinaire, p. 12)

A l'extrême gauche de la table se trouvaient deux vide-poches rectangulaires, en verre épais, disposés l'un à côté de l'autre. le premier contient une gomme blanchâtre sur laquelle est écrit en noir STAEDTLER MARS PLASTIC, un coupe-ongles en acier poli, une pochette d'allumettes offrant sur un fond jaune-orange un dessin rouge à la manière de Vasarely, une calculette de marque CASIO sur laquelle le nombre 315308, lu à l'envers, épelle le mot BOESIE,une sorte de bijou composé de deux minuscules crocodiles entrecroisés, un poisson de laiton, aux yeux de verre, dont la nageoire centrale est une manivelle permettant de dérouler et de renrouler le mètre de couturière dissimulé à l'intérieur de son corps et dont l'extrémité n'est autre que la queue mobile de l'animal et, enfilées sur un mince morceau de carton, trois palmes de médaille, figurant très finement des feuilles et des glands de chêne, sur lesquelles sont respectivement gravé "SEBASTOPOL", "TRAKTIR" et "ALMA".
(G. Perec, Still life/Style leaf, in L'Infra-ordinaire, p. 107-108)

Dans les poches de son pantalon gisait, à droite, un billet de cinquante francs, noyé dans la monnaie du billet de dix qui battait à chaque pas contre sa cuisse ; à gauche, des titres de transport en commun, neufs et usagés. Dans celles de sa veste, il y avait un petit carnet maigre à spirale métallique déformée, constituée d'une couverture en carton vert déteint, d'une vingtaine de feuillets, vierges en majorité, et de restants de feuillets arrachés coincés dans la spirale ; quelques pages se paraient de numéros de téléphone, avec ou sans noms accolés, de références de livres en éditions étrangères, de notes illisbles et de petits dessins informes et fortuits. La même poche contenait encore un paquet de cigarettes aplaties, tordues et vidées à leurs extrémités, ainsi qu'un briquet et un stylo, tous deux en matière plastique rouge ; s'y trouvaient encore des tickets effilochés de musées et de cinémas, trois ou quatre pesos colombiens, des brins de tabac, des débris textiles et un cheveu. l'autre poche était tout entière occupée par l'exemplaire broché d'une grammaire polonaise qui frappait régulièrement sa hanche gauche, à contretemps du rythme impulsé par la monnaie.
(J. Échenoz, Le Méridien de Greenwich, p. 26)