
1. Georges Perec, Un homme qui dort [1967],
Paris, Gallimard, « Folio », 1990. Les mentions
des numéros de page indiquées entre parenthèses
renvoient toutes à cette édition.
2. Stella Béhar, Georges Perec, écrire
pour ne pas dire, New York, Peter Lang, 1995, p. 43.
3. Stella Béhar, op. cit., p. 44.
4. Claude Burgelin, Georges Perec, Paris, Seuil,
« les contemporains »,1988, p. 59.
5. David
Bellos, Georges Perec. Une vie dans les mots, Paris, Seuil,
1994, p. 367. Le « pratiquement chaque phrase »
est une prudente exagération qui évite de s'interroger
sur le comment du procédé. Il est à noter
qu'Anne Roche ne considère pas ce récit comme strictement
autobiographique (« L'auto(bio)graphie »,
Cahiers Georges Perec I, Paris, P.O.L., 1985).
6. Stella Béhar, op. cit., p. 52-53.
7. Ibid.
8.
« [...]
j'ai, en effet, appelé à mon secours, mais souvent
en les déformant, une bonne demi-douzaine d'auteurs, parmi
lesquels Kafka, Melville, Dante, Joyce, etc., le plus miraculeux
étant que cela ne se remarque pas. » (lettre
de Perec à Helmle, in David Bellos, op. cit.,
p. 382).
9. Bernard Magné signale en quoi ces lectures
qui séparent le référentiel de la contrainte
sont réductrices et illusoires : « Pour une
lecture réticulée »,Cahiers Georges
Perec, no 4, Paris, éditions du Limon, 1990, p. 147.
10. Dans une entrevue radiophonique, l'auteur signale
à Bernard Noël que son travail avec la règle
et la contrainte, commence dans Un homme qui dort, livre
qui s'est, dit-il, « tendu entre une phrase de Kafka
et une nouvelle [...] de Melville » : Bartleby (« Dialogue
avec Bernard Noël » dans Georges Perec,
coffret de 4 CD, Production André Dimanche/INA, 1997).
Dans son commentaire de W ou le souvenir d'enfance, Anne
Roche parle de « la parentée enfin retrouvée »
des livres (Anne Roche commente W ou le souvenir d'enfance
de Georges Perec, Paris, Gallimard, « Foliothèque »,
1997, p. 120).
11. Jean-Pierre Mourey montre comment Un homme qui
dort parvient, de par son écriture « grise »,
à montrer l'insignifiance du réel, son « idiotie ».
Il y réussit mieux que La nausée, de Sartre,
dont l'écriture métaphorique transfigure l'absurdité
qu'elle montre et rate, du même coup, la présence
« granuleuse », « brutale »,
insignifiante, du réel (« Encres grises »,
De L'insignifiance, Philippe Le Roux (dir.), Saint-Etienne,
Université Jean Monnet, 1990, p. 47-69).
12. On pourrait voir le y comme une transposition graphique
du tu : lettre fourchue entre je et il, dont
la forme tripartite serait une même branche divisée,
fendue.
13. « L'usage des pronoms personnels dans
le roman », Répertoire II, Minuit, 1964,
p. 61-72, cit. p. 66 et p. 65, respectivement. Le « tu »
d'Un homme qui dort est en ce sens difficilement comparable
au « vous » de La modification, dont
on tendrait à le rapprocher, puisqu'il ne vise pas à
situer l'origine de la parole du texte, à combler
un vide originaire. Il se donne au contraire dans une distance
constitutive qui creuse le texte.
14. Ovide, Les Métamorphoses, trad. Georges
Lafaye, Paris, Gallimard, « Folio classique »,
1992, p. 120. On aura noté le « tu »
de Narcisse se parlant ici à lui-même.
15. Jean-Pierre Mourey, op. cit., p. 67.
16. Ovide, op. cit., p. 119. Il s'agit, en l'occurence,
de la voix d'Écho, que Narcisse n'arrive pas à situer.
17. « Mais nulle errante Rachel ne t'a recueilli
sur l'épave miraculeusement préservée du
Péquod pour qu'à ton tour, autre orphelin, tu viennes
témoigner » (p. 139).
18. Je fais ici allusion à la quatrième
de courverture de Palimpsestes de Gérard Genette
(Paris, Seuil, « essais », 1982) : « Un
palimpseste est un parchemin dont on a gratté la première
inscription pour en tracer un autre, qui ne la cache pas tout
à fait, en sorte qu'on peut y lire, par transparence, l'ancien
sous le nouveau ».
19. Jean-Pierre Mourey, op. cit., p.64 et p.66.
« L'idiotie » renvoie à la singularité
absolue du réel telle que Clément Rosset l'a définie
(Le réel. Traité de l'idiotie, Paris, Minuit,
1977).
20. Bien que son histoire soit donnée pour vraie,
le nom de Bartleby permet de remonter au texte-source que Perec
a clairement identifié : « [...] je voulais
par exemple refaire la nouvelle de Melville que je préfère,
Bartleby the Scrivener. C'est un texte que j'avais envie
d'écrire : mais comme il est impossible d'écrire
un texte qui existe déjà, j'avais envie de le réécrire,
pas de le pasticher, mais de faire un autre, enfin le même
Bartleby, mais un peu plus...comme si c'était moi qui l'avais
fait. » (« Le bonheur est un processus...
on ne peut pas s'arrêter d'être heureux »,
Les Lettres françaises, 2 décembre 1965,
p. 14-15, cit. par Stéphane Bigot dans le dossier d'Un
homme qui dort (Paris, Gallimard, « Folio-plus »,
1998), p. 187.
21. Je laisse volontairement de côté le
fait que pour Perec, Bartleby est une image de son père
autant qu'un double de lui-même (cf. Anne Roche,
op. cit., p. 126). Cela donnerait un tour trop ouvertement
autobiographique et raterait la richesse du parcours en « oblique »
de ce récit.
22. « Caché derrière un paravent,
il restait assis à son pupître et n'en bougeait jamais.
Il se nourrissait de biscuits au gingembre. Il regardait par la
fenêtre un mur de briques noircies qu'il aurait presque
pu toucher de la main. [...] A la fin, il devint presque aveugle. »
(p. 136).
23. « Je le [Bartleby] regardai attentivement
et m'aperçus que ses yeux semblaient ternes et vitreux »,
et, à la toute fin, « ses yeux sans éclats
étaient ouverts » Herman Melville, Bartleby
in Bartleby, Les îles enchantées, Le campanile,
trad. Michèle Causse, Paris, GF Flammarion, 1989, p. 9-58,
cit. p. 37. et 56 respectivement. Les yeux sans éclats
sont, en l'occurence, des yeux morts.
24. Les italiques sont de moi. Je veux souligner par
là la parenté d'expression pour qualifier la mort
de Bartleby (« un homme s'est laissé mourir »
(p. 136) et la dérive de l'homme qui dort.
25. Voir la note 10.
26. Voici l'exergue « Il n'est pas nécessaire
que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute.
N'écoute même pas, attends seulement. N'attends même
pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s'offrir
à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire
autrement, extasié, il se tordra devant toi. FRANZ KAFKA
(Méditations sur le péché, la souffrance,
l'espoir et le vrai chemin) ».
27. La traduction française de « I
would prefer not to » par « J'aimerais mieux
pas » rate la recurrence du « couperet »
(je reprends le terme de Michèle Causse) « Not
to » qui marque la force de la négation, et
que l'on retrouve dans Un homme qui dort dans les nombreuses
phrases négatives.
28. Priorité que favorise, du reste, toute lecture
critique, naturellement portée à rechercher les
sources, au risque de perdre de vue la médiation narrative
de celles-ci.
29. Je renvoie à la déclaration de Georges
Perec citée note 20.
30. Melville, op. cit., p. 32. Les autres mentions
de la station debout se trouvent pages 40 et 48.
31. Melville, op. cit., p. 54.
32. Cit. p. 29. Les autres mentions de la position assise
sont les suivantes : « Tu es assis, torse nu, vêtu
seulement d'un pantalon de pyjama, dans ta chambre de bonne, sur
l'étroite banquette qui te sert de lit, [...]. »(p.
17) « Tu es assis, coincé entre la banquette
et l'étagère, [...]. » (p. 22) « [...]
tu es assis sur une banquette trop courte [...]. »
(p. 24) « Tu es assis et tu ne veux qu'attendre [...]. »
(p. 25)
33. « " Ce sont de vieux acteurs de
seconde zone qu'on m'envoie, se dit K. en se tournant vers eux
pour s'en convaincre encore une fois. On cherche à en finir
avec moi à bon marché. " » « K.
marchait entre eux tout raide ; ils formaient maintenant à
eux trois un tel bloc qu'on n'aurait pu écraser l'un d'entre
eux sans anéantir les deux autres. », Franz
Kafka, Le Procès, in Oeuvres Complètes,
Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
1976, p. 462 et 463 respectivement.
34. Kafka désigne de cette façon les deux
visiteurs envoyés pour tuer K. Les « vieux acteurs »
n'apparaissent qu'une fois dans la bouche de K.
35. Genette ironise sur l'absence d'« indice
contractuel » faisant de l'écho une affaire
« d'ingéniosité » critique
: « Je puis également traquer dans n'importe
quelle uvre les échos partiels, localisés et fugitifs
de n'importe quelle autre, antérieure ou postérieure. »
(op. cit., p. 18-19)
36. Il importe de préciser ici, pour éviter
toute confusion, ce qui distingue les emprunts non déclarés
du plagiat. Les citations sans guillemets sont en effet légion,
et il y va d'Un homme qui dort comme d'un « habit
fait de plusieurs morceaux », ou centon. On conçoit
aisément le caractère politique d'une telle pratique
citationniste, qui refuse la propriété de la langue
- ou droit d'auteur - pour en faire cause commune. Toutefois,
loin de seulement recopier des morceaux étrangers, Perec
les fragmente, les dissémine, les assemble et les répète
de manière à en intégrer la dynamique générative.
La répétition fragmentaire et l'assemblage des morceaux
transforment les citations d'autant plus que le propre se mêle
à l'emprunté. Sont répétés
et cousus non seulement les mots des autres, mais aussi ceux du
texte lui-même. Pareille couture révoque l'idée
de plagiat, qui implique la possibilité de prélever
l'emprunt, alors que dans l'écho, l'emprunt lui-même
se trouve désinvesti de sa valeur distinctive.
37. Junon punit Écho pour l'avoir détournée,
par ses bavardages, des infidélités de son époux.
38. Ovide, op. cit., p. 118.
39. John Hollander, The Figure of Echo. A Mode of
Allusion in Milton and After, University of California Press,
1981. Voir également Anne-Emmanuelle Berger, « Dernières
nouvelles d'Écho », Littérature,
102 (mai 1996), p. 71-90.
40. Ovide, op. cit., p. 118.
41. Ibid., p. 119.
42. « Que vienne la nuit, que sonnent les
heures, que les jours s'en aillent, que les souvenirs s'estompent. »
(p. 24) constitue déjà un renversement des vers
d'Apollinaire : « Vienne la nuit sonne l'heure Les
jours s'en vont et je demeure » (Alcools, Paris,
N.R.F., 1913, p. 11)
43. On notera que le début du dernier paragraphe
est un écho de la sixième séquence (« parfois
maître du temps, maître du monde [...] »
(p. 53)) qu'il nie (« Non. Tu n'es plus le maître
anonyme du monde [...] » (p. 144)) tout en le radicalisant
(le parfois initial est devenu implicitement une constante) et
en la modifiant.
44. Marcel Proust, À La recherche du temps
perdu I, Paris, Gallimard, « Bibliothèque
de la Pléiade », 1954, p. 5.
45. Melville, op. cit., p. 57. La réponse
de l'avoué fait allusion à Job.
46. Voir Genette, op. cit., p. 19.
47. Jordan Stump, « Un homme qui dort et
ses doubles », The French Review, Vol. 67, 4
(March 1994), p. 609-618, cit. p. 610 et 617.
48. Voir note 13.
49. Cette association de l'aventure et de la lettre
(Echo est une nymphe syllabique) fait l'intérêt d'un
tel récit par opposition à la dissociation de « l'écriture
d'une aventure » et de « l'aventure d'une
écriture » ou, chez Perec, du goût pour
le récit et du goût pour la contrainte.
50. Dans le filmUn homme qui dort, de Georges
Perec et Bernard Queysanne (1974), le personnage masculin joue
un rôle muet. Une voix féminine (celle de Ludmila
Mikaël) se superpose en décalage aux images. David
Bellos relate la surprise des spectateurs désarçonnés
par cette façon de rompre avec l'illusion d'une voix propre
originaire.