L'alpha du W : l'incitation à l'écriture

dans W ou le souvenir d'enfance

de Georges Perec

par Antoine Lambermont

université Paris 7

 

Espace autobiographique, autothanatographie, autofiction... dans la pléthore d'inventions verbales du champ critique autobiographique l'auto(bio)graphie a-t-elle sa place ? Cette notion, avancée par Anne Roche (1), a régulièrement été reprise dans diverses études sur Georges Perec (2). Quelles que soient les définitions qui lui ont été attribuées, toutes insistent sur une mise au second plan de l'histoire personnelle au profit d'un retour de l'écriture sur elle-même.
Ce processus « métatextuel », pour reprendre une notion chère à Bernard Magné
(3), est particulièrement visible dans W ou le souvenir d'enfance. En effet, comme le rappelle Philippe Lejeune après examen des brouillons de l'oeuvre : « dans le plan initial [de W ou le souvenir d'enfance] l'histoire de la genèse du livre devait être l'une des parties du livre (4). »
C'est à la recherche des vestiges de cette partie abandonnée que nous allons, et plus exactement à ce qui aurait pu être son seuil : l'origine de l'écriture de W, ce qui l'a incité. Cette oeuvre a-t-elle une incitation unique, même étant mi-autobiographie mi-fiction ? Comment s'exprime stylistiquement cette incitation à écrire ? Et, au fond, pourquoi Perec évoque-t-il ce qui l'a incité à écrire, ces coulisses de l'oeuvre d'ordinaire invisibles ?
Pour le savoir, il faut établir une poétique de l'incitation à l'écriture. Ainsi cherchera-t-on d'abord à identifier dans W une typologie générique des incitations à écrire, puis à mettre au jour une plus vaste poétique transtextuelle de l'incitation, pour finalement envisager l'existence d'une pragmatique de l'incitation à l'écriture dans W.

 

I. DUALITÉ GÉNÉRIQUE ET UNITÉ PROFONDE DE L'INCITATION À ÉCRIRE.
Un questionnement sur les types d'incitation à écrire ne peut ignorer la profonde dualité générique constitutive de W. Chacun des deux genres présents doit donc être envisagé en particulier (5).

1. L'incitation à écrire dans le roman d'aventures.

Il y a dans ce livre deux textes simplement alternés [...]. L'un de ces textes appartient tout entier à l'imaginaire : c'est un roman d'aventures, la reconstitution, arbitraire mais minutieuse, d'un fantasme enfantin évoquant une cité régie par l'idéal olympique. (quatrième de couverture) (6)

Dès le premier chapitre de ce « roman d'aventures », le narrateur et personnage Gaspard Winckler exposera explicitement les raisons qui l'ont conduit à écrire le récit qui suit. La première d'entre ces raisons est paradoxalement une incitation à ne pas écrire ses aventures. Le personnage de l'aventurier, homme d'action, est en opposition avec le personnage de l'écrivain, homme de mots. Aussi écrit-il :

Longtemps j'ai voulu garder le secret sur ce que j'avais vu ; il ne m'appartenait pas de divulguer quoi que ce soit sur la mission que l'on m'avait confiée. (p. 13)

La seconde et véritable incitation positive à l'écriture est le désir de comprendre le monde. La partie aventures de W cherche à saisir le réel pour instruire le lecteur. Le narrateur indique :

Quoi qu'il arrive, quoi que je fasse, j'étais le seul dépositaire, la seule mémoire vivante, le seul vestige de ce monde. Ceci, plus que toute autre considération, m'a décidé à écrire. (p. 14)

Il s'agira ici de mettre l'île de W en lumière. Sa géographie, son histoire et surtout son peuple seront décrits, d'où le souhait d'« adopter le ton froid et serein de l'ethnologue » (p. 14). Enfin, au fur et à mesure de la lecture de la partie aventures, le lecteur découvre une dernière motivation à l'écriture. Perec écrit pour persuader son lecteur. Sans réduire W à un roman à thèse, on doit reconnaître que derrière le roman d'aventures une critique des régimes totalitaires de type fasciste est menée. Elle se fait explicite au dernier chapitre :

Il faut voir fonctionner cette machine énorme dont chaque rouage participe, avec une efficacité redoutable, à l'anéantissement systématique des hommes. (p. 220)

Les incitations à écrire présentes dans W participent des conventions du roman d'aventures traditionnel. L'incitation à ne pas écrire contribue au romanesque parce qu'elle donne au récit le statut de secret divulgué. L'incitation à écrire par volonté didactique est aussi un élément typique d'un genre qui s'adresse ordinairement à un public jeune. Enfin, le roman d'aventures, comme son ancêtre l'épopée, n'est pas étranger à la persuasion idéologique.

2. L'incitation à écrire dans l'autobiographie.

L'autre texte est une autobiographie : le récit fragmentaire d'une vie d'enfant pendant la guerre, un récit pauvre d'exploits et de souvenirs, faits de bribes éparses, d'absences, d'oublis, de doutes, d'hypothèses, d'anecdotes maigres. (quatrième de couverture)

Egalement dès le premier chapitre de l'« autobiographie », le narrateur présentera ses motivations à l'écriture. Paradoxalement, c'est une incitation négative. L'élaboration de la partie autobiographique de W est marquée par un conflit muet entre des traumatismes d'enfance et une volonté adulte de compréhension de soi.. Longtemps, cette lutte aboutit à un refoulement de protection. Perec, qui a écrit W à la suite d'une cure, le formule assez clairement :

Je n'ai pas de souvenirs d'enfance. [...] Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sècheresse objective, son évidence apparente, son innocence, me protégeaient. (p. 17)

Mais ce sera la volonté de se comprendre qui l'emportera. L'incitation à écrire cette autobiographie est aussi évidemment une volonté de mieux saisir son identité et le sens de son existence. C'est un projet de quête identitaire tourné vers le futur. Pour Perec, l'enfance est « peut-être horizon, point de départ, coordonnées à partir desquelles les axes de [s]a vie pourront trouver leur sens » (p. 25-26). Il semble enfin que Perec écrive cette autobiographie pour poser son existence et la défendre. Les marques de la première personne sont ainsi particulièrement insistantes dans le premier chapitre : « de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire, de mon histoire vécue, de mon histoire à moi » (p. 17, nous soulignons). Plus loin, Perec est encore plus explicite : « l'écriture est [] l'affirmation de ma vie. » (p. 64).

Les incitations à écrire présentes dans la partie autobiographie de W appartiennent, sans surprise, aux topoï du genre. Le projet autobiographique débute par une absence de parole, un refus de parler de soi qu'il faut dépasser pour poursuivre une quête identitaire, laquelle doit déboucher sur une affirmation positive de l'autobiographe.

3. L'incitation à écrire par-delà les genres.

« Le projet d'écrire mon histoire s'est formé en même temps que mon projet d'écrire » peut-on lire à la page 45 de W. Perec nous incite donc lui-même à rechercher des points communs entre les incitations à l'écriture de la fiction et celles de l'autobiographie.
Dans les deux cas, l'incitation à écrire est d'abord une incitation à ne pas s'exprimer. Par une logique du paradoxe, c'est l'existence même d'un vide langagier, d'une parole impossible, qui conduit à écrire. Pour Perec, « l'indicible n'est pas tapi dans l'écriture, il est ce qui l'a bien déclenché  »
(p. 63). Dans W, l'entreprise d'écriture est également présentée comme une entreprise de recherche. Qu'ils veuillent se comprendre eux-mêmes ou comprendre le monde qui les entoure, c'est la même volonté de savoir qui anime les deux narrateurs. D'ailleurs, l'épigraphe de la première partie, qui réunit roman et autobiographie, annonce bien ce souhait d'éclaircissement :

Cette brume insensée où s'agitent des ombres,
Comment pourrais-je l'éclaircir ? (p. 11)

C'est enfin une volonté de défendre l'existence qui est en amont de l'autobiographie comme du roman d'aventures. Dans la fiction, il s'agit de dénoncer l'univers concentrationnaire et de défendre le droit de toute humanité à l'existence. Dans le récit autobiographique, il s'agit d'affirmer l'existence d'un seul homme : Perec lui-même. Les parents de Perec sont, pour lui qui ne les a pas bien connus, des êtres intermédiaires entre mythe et réalité, entre les personnages de l'île de W et les véritables personnes de l'autobiographie. Aussi est-ce à leur sujet que Perec écrit : « L'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie » (p.64). Dans les deux cas, passée ou présente, il s'agit d'affirmer une existence (7).
Dans le roman d'aventures comme dans l'autobiographie, l'écriture est incitée par un silence muré, que l'on va chercher à expliquer pour finalement affirmer positivement une existence.

Au-delà de la dualité générique de W et donc d'une possible dualité de l'incitation, Perec cherche à donner une identité profonde à toute démarche d'écriture. C'est une entreprise de peuplement du silence par le sens et par l'existence.

 

II. LE TEXTE DE L'AUTRE DANS L'INCITATION À ÉCRIRE.

Comment s'exprime l'incitation à écrire dans W ? Parce que la structure d'ensemble de l'ouvrage repose sur une mise en relation de deux textes, il semble pertinent d'interroger W sous l'angle de la poétique transtextuelle (8).

1. L'origine du texte est ailleurs : incitation et paratextualité.

Comme s'il souhaitait faire partager au lecteur une part du processus d'élaboration de W, Perec inscrit l'incitation à l'écriture dans le paratexte même de son oeuvre.
La quatrième de couverture est ainsi l'occasion pour Perec d'évoquer la poussée vers l'écriture. On peut difficilement être plus explicite :

Dans cette rupture, dans cette cassure qui suspend le récit autour d'on ne sait quelle attente, se trouve le lieu initial d'où est sorti ce livre, ces points de suspension auxquels se sont attachés les fils rompus de l'enfance et la trame de l'écriture. (quatrième de couverture)

A travers cet aveu, le lecteur peut identifier un autre lieu paratextuel d'évocation de l'incitation. Outre sa double appartenance générique par récits alternés, W est également constitué de deux parties. Les points de suspension séminaux mentionnés en quatrième de couverture font office de séparation. « (...) » sont les seuls signes typographiques que l'on peut lire au centre de la page 89. Enfin et surtout, le titre de W ou le souvenir d'enfance désigne deux étapes de l'incitation. « W » renvoie à une histoire et à des dessins que Perec a réalisés étant enfant et qui lui auraient servi de point de départ pour l'écriture de son livre. Quant au « souvenir d'enfance », l'article défini qui le précède nous incite à y voir ce souvenir particulièrement important qui a permis à Perec de retrouver le nom de W (9).

A treize ans, j'inventai, racontai et dessinai une histoire. Plus tard, je l'oubliai. Il y a sept ans, un soir, à Venise, je me souvins tout à coup que cette histoire s'appelait « W ». (p. 18)

L'incitation à écrire est révélée dès le paratexte de W ou le souvenir d'enfance à travers sa quatrième de couverture, ses lieux de partition, et son titre même. Peut-être est-ce parce que cette situation d'extériorité reflète bien le statut de la force incitatrice de l'écriture par rapport à son accomplissement ?

2. La citation séminale : incitation et intertextualité.

Il peut sembler paradoxal de révéler un fait aussi personnel que l'incitation à l'écriture à travers le recours à l'allusion littéraire ou à la citation. C'est pourtant ce en face de quoi le lecteur de W est placé.
Perec pratique la convocation allusive de textes pour évoquer l'incitation à l'écriture. Un exemple présent dans le texte autobiographique est une allusion à La Recherche du temps perdu.

A treize ans, j'inventai, racontai et dessinai une histoire. Plus tard, je l'oubliai. Il y a sept ans, un soir, à Venise, je me souvins tout à coup que cette histoire s'appelait « W » et qu'elle était, d'une certaine façon, sinon l'histoire, du moins une histoire de mon enfance. (p. 18)

Ce souvenir d'enfance autobiographique fait bien sûr penser aux réminiscences proustiennes. Plus surprenant encore est le recours à la citation pour évoquer la poussée vers l'écriture. L'incitation peut s'exprimer à travers le texte d'un autre écrivain, comme l'épigraphe de Queneau pour la première partie :

Cette brume insensée où s'agitent des ombres,
Comment pourrais-je l'éclaircir ? (p. 11)

Mais dans W elle s'exprime surtout par le recours de Perec à ses propres textes. Textes de l'adolescence, qu'il reproduit en gras de la page 46 à 53 et à propos desquels il déclare que « le projet d'écrire [s]on histoire s'est formé en même temps que [s]on projet d'écrire » (p. 45). Textes déjà publiés, que Perec reproduit en italiques, comme la partie roman d'aventures de W parue « dans la Quinzaine littéraire, entre septembre 1969 et août 1970 » (p. 18). Textes intérieurs même à W, enfin, comme la phrase séminale : « Je n'ai pas de souvenirs d'enfance », que Perec écrit une première fois puis qu'il reproduit entre guillemets page 17.
L'incitation à l'écriture dans W s'exprime à travers la présence avérée de textes étrangers. Cette présence est parfois allusive, donc ludique. Mais elle passe plus souvent par la citation et l'autocitation, modes plus sérieux.

3. L'origine ressassée : incitation et hypertextualité.

L'incitation à l'écriture peut encore se faire entendre à travers la réécriture d'un autre texte, par une refonte et une appropriation textuelle.
Dans W ou le souvenir d'enfance, Perec se distingue par le fait qu'il utilise aussi bien des textes que des documents graphiques. Initialement, l'île de W n'est pas seulement une « histoire » inventée par un enfant, c'est aussi un ensemble de « dessins 
(10) » :

Je retrouvais plus tard quelques uns des dessins que j'avais faits vers treize ans. Grâce à eux, je réinventai W et l'écrivis. (p. 18)

Perec utilise aussi des réécritures de textes littéraires pour évoquer l'incitation à écrire. Il est par exemple aisé de reconnaître le palimpseste du premier chapitre de W ou le souvenir d'enfance :

Longtemps je demeurai indécis. Lentement j'oubliai les incertaines péripéties de ce voyage. Mais mes rêves se peuplaient de ces villes fantômes, de ces courses sanglantes dont je croyais encore entendre les mille clameurs. (p. 13)

Il s'agit vraisemblablement d'une réécriture de la première page de La Recherche du temps perdu. La courte et célèbre phrase de l'incipit : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » étant également suivie d'une évocation onirique. Du reste, il est logique que La Recherche soit convoquée par Perec puisqu'elle pose elle aussi le problème des limites entre l'autobiographique et le fictionnel. Enfin, on peut aller jusqu'à se demander si Perec ne se livre pas à un travail de réécriture à l'intérieur même de W. Dans quelle mesure l'épisode incitateur de la réminiscence autobiographique à Venise n'est il pas une forme de réécriture de l'autre réminiscence à Venise déjà racontée dans le roman d'aventures (11) ?
Il y a donc une dimension hypertextuelle de l'expression de l'incitation. Et dans le cas de Perec, il s'agit bien souvent d'une hypertextualité interne : interne à ce livre ou interne à toutes les productions écrites, textuelles ou non, de l'auteur.

4. Au commencement était le commentaire : incitation et métatextualité.

Enfin, la poussée à l'écriture peut utiliser les voies de la métatextualité, du commentaire de textes. L'auteur n'écrit-il pas dès le premier chapitre autobiographique que W ou le souvenir d'enfance aura été un « lent déchiffrement » (p. 18) ?
Mais il s'agit seulement de commentaires portant sur des textes écrits par Perec lui-même. Les passages analysés peuvent se limiter à une seule phrase, comme : « Je n'ai pas de souvenirs d'enfance »
(p. 17). C'est à travers un commentaire de cette « affirmation » que Perec prend conscience de l'incitation à ne pas écrire et à ne pas s'écrire, qui est en lui.

Je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. (p. 17)

Les textes analysés peuvent être plus étendus. Perec reproduit ainsi en gras des pages 46 à 53 deux textes écrits dans son adolescence. Il fait suivre ces documents de vingt-six annotations, pages 53 à 62, visant à contester, nuancer ou compléter les informations données. Sans doute n'est-il pas absurde de penser que c'est dans les marges de ces premiers textes que W ou le souvenir d'enfance s'est élaboré.
La relation de commentaire, et souvent d'autocommentaire, est largement utilisée par Perec pour évoquer ce qui l'a incité à écrire W.

Toutes les formes de relation entre les textes sont utilisées dans W ou le souvenir d'enfance lorsqu'il s'agit d'évoquer l'incitation à l'écriture. Ce constat va à l'encontre des idées romantiques d'originalité et de singularité absolue de l'écrivain. Mais il doit être souligné que l'incitation passe souvent pour Perec par des relations intérieures à sa propre production, par une forme d'« auto-transtextualité » incitatrice (12).

 

III. FAIRE LIRE ET ORIENTER LA LECTURE PAR L'INCITATION À ÉCRIRE.

La plupart des oeuvres ne dévoilent pas la force qui est à l'origine de leur élaboration. Pourquoi Perec exprime-t-il son incitation à écrire dans W ? Il y a là matière à questionnement sur la dimension pragmatique de l'expression de l'incitation à l'écriture.

1. L'incitation à écrire est incitation à lire.

On peut commencer par se demander si le mouvement de l'incitation à l'écriture n'a pas son pendant dans le mouvement de l'incitation à la lecture.
Dans W ou le souvenir d'enfance, l'expression de l'incitation à l'écriture se fait à travers les lieux privilégiés où s'établit la communication. D'une part, le paratexte révèle d'emblée la force qui a animé l'élaboration de W. Le titre renvoie à un « souvenir d'enfance » qui est sans doute la réminiscence incitatrice. La quatrième de couverture prétend expliquer au lecteur « le lieu d'où est sorti ce livre ». D'autre part, les premiers chapitres romanesques et autobiographiques laissent percevoir les forces incitatrices de l'écriture. Le narrateur du roman d'aventures indique qu'être le seul témoin de la vie à W « plus que toute autre considération [l']a incité à écrire »
(p. 14) et l'auteur-narrateur raconte comment « les pièges de l'écriture se mirent en place » (p. 18) pour aboutir à cette oeuvre. Ce recoupement des lieux de l'établissement de la communication et de l'expression de l'incitation se justifie clairement. Pour Perec comme pour le lecteur, l'expression initiale des forces incitatrices permet de légitimer l'existence de l'oeuvre et donc d'inciter à la lecture.

Dire ce qui incite est un moyen d'inciter. Il y a dans W ou le souvenir d'enfance une correspondance étroite entre l'expression de l'incitation à écrire et l'incitation à lire (13).

2. L'incitation à écrire contre le sentimentalisme et l'« idéologisme ».

Evoquer ce qui pousse à l'écriture a-t-il comme unique effet d'établir la communication avec le lecteur ? L'incitation est peut-être également un moyen d'orienter la communication littéraire. Exprimer la force vers l'écriture est ainsi un moyen pour Perec d'écarter les pactes de lecture indésirables.
Dans W ou le souvenir d'enfance, l'expression de l'incitation à écrire est un moyen efficace de mise à distance de l'émotion. Les motivations à l'écriture de Perec auraient pu donner lieu à un récit pathétique, parfois esquissé :

J'écris : j'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leurs corps ; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile. (p. 64-65)

Mais Perec désamorce cette lecture par des allusions ludiques ou par de l'humour noir, comme lorsqu'il déclare à propos de son absence de souvenirs :

une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande Hache, avait déjà répondu à ma place (14) (p. 17).

Dans le roman d'aventures, l'incitation à l'écriture est aussi un moyen de refuser un pacte de lecture centré sur l'émotion. Le narrateur insiste d'ailleurs sur le fait qu'il se décide à écrire dans le seul but de faire un témoignage historique neutre :

les événements dont j'ai été le témoin doivent être révélés et mis en lumière. (p. 13)

On lit plus loin :

dans le témoignage que je m'apprête à faire, je fus témoin, et non acteur. Je ne suis pas le héros de mon histoire. Je n'en suis pas non plus exactement le chantre. (p. 14).

Le lecteur est invité à ne pas admirer les exploits sportifs et à ne pas s'apitoyer sur le sort cruel réservé aux athlètes. En bref, l'incitation à écrire permet une mise à distance des sentiments car elle insiste sur la construction textuelle qu'est W.
L'expression de l'incitation à l'écriture est aussi un moyen efficace de mise à distance d'une lecture limitée à l'engagement idéologique. La partie roman d'aventures et la partie autobiographique de W ou le souvenir d'enfance auraient pu donner lieu à un réquisitoire en règle contre le nazisme et contre toutes les formes de régimes autoritaires.. Pourtant, ce sera de façon progressive, implicite et mesurée que le lecteur sera amené à comprendre que l'île de W est un univers concentrationnaire ou bien que l'écriture de Perec porte la marque profonde de l'histoire de l'occupation. Evoquer ce qui a poussé à écrire illustre une volonté de mettre de côté l'histoire collective et ses débats idéologiques pour se centrer sur l'histoire du texte. Ainsi, évoquer l'incitation à écrire permet à Perec de ne pas instrumentaliser W et de refuser le pacte de lecture du roman et de l'autobiographie engagés.
La mise à nu des forces à l'origine de l'oeuvre participe au projet esthétique global de Perec dans W ou le souvenir d'enfance. Ce dévoilement lui permet de proposer un pacte de lecture pur de tout sentimentalisme ou de tout « idéologisme 
(15) ».

3. L'incitation à écrire pour un ancrage réflexif dans le réel.

Non seulement elle apporte des restrictions au pacte de lecture de l'oeuvre, mais l'expression de l'incitation à l'écriture permet surtout à Perec de construire un « contrat » de lecture original.
Le premier aspect de ce contrat est l'ancrage référentiel de W ou le souvenir d'enfance. Dans l'autobiographie, l'expression de l'incitation dès le début de l'oeuvre est un moyen d'assurer le lecteur de sa sincérité et de l'inscription du propos dans le réel. En effet, ce récit de l'oeuvre est déjà récit de l'homme. Ainsi, l'évocation de la poussée vers l'écriture participe à la création du pacte référentiel minimal qu'est le pacte autobiographique. Dans le roman d'aventures, l'expression de l'incitation à l'écriture participe aussi au pacte référentiel de la fiction. Comme le procédé de la mise en abyme théâtrale, l'expression de l'incitation à l'écriture brise l'univers référentiel pour mieux le renforcer. En bref, quoique de façon très dissemblable, l'évocation de la poussée vers l'écriture contribue à ancrer W dans le réel ou à simuler cet ancrage
(16).
Exprimer son incitation à écrire est enfin pour Perec l'occasion d'amorcer un discours réflexif. Dans l'autobiographie, l'incitation à écrire permet d'introduire le lecteur à la réflexion et à l'analyse. Perec l'annonce lui-même en quatrième de couverture, il s'agira d'un « récit fragmentaire », « pauvre d'exploits et de souvenirs » mais où s'étalent les « doutes » et les « hypothèses ». L'incitation à l'écriture oriente W vers l'essai sur soi ou vers l'analyse psychologique, autre questionnement sur l'origine. Dans la fiction, les forces vers l'écriture permettent au lecteur de s'interroger sur le sens du récit et préparent ainsi la remise en cause de l'utopie. Les scrupules liminaires du narrateur Gaspard Winckler concernant la décision d'écrire son histoire poussent le lecteur à s'interroger sur l'île de W au-delà de la lisse apparence donnée par le récit. Pour résumer, la poussée vers l'écriture est un retour réflexif de l'oeuvre sur elle-même qui permet d'introduire à un discours réflexif sur soi ou, de façon détournée, à un discours réflexif sur le monde raconté.
La force à la source de l'oeuvre permet à Perec de conclure un pacte de lecture original et pour le moins paradoxal. Parler de l'incitation lui permet d'ancrer l'oeuvre dans la réalité, certes minimale, de l'écriture. Mais l'incitation conduit le lecteur à percevoir l'oeuvre comme une construction textuelle ayant une histoire. Dans W, Perec bâtit une subtile forme d'ancrage référentiel en déconstruisant l'oeuvre par l'incitation à écrire
(17).

Il y a une pragmatique des forces à l'écriture. Perec ne peut avoir ignoré les effets de lecture entraînés par l'expression de son incitation à écrire. Davantage, ces effets forment un projet esthétique cohérent. Inciter à la lecture, décourager une ligne d'interprétation et promulguer un pacte de lecture original, voilà à quoi travaille l'expression de l'incitation à l'écriture dans W ou le souvenir d'enfance.

 

La lettre de l'origine n'est donc plus ici l'alpha biblique, mais le W. Comme cette lettre éponyme, l'incitation à écrire est à la fois double, écartelée entre le W des langues étrangères et le W de l'abécédaire, et pourtant profondément unique. Comme le W encore, la poussée vers l'écriture s'inscrit déjà tautologiquement dans le langage, dans cette lettre étrange, néanmoins part intégrante de l'alphabet de Perec. Quoi d'étonnant, enfin, à ce qu'une pragmatique de l'incitation à écrire s'incarne dans le W, cette lettre mnémotechnique des incipit, également alphabétiquement tendue vers un accomplissement ? Ce que Perec nous propose donc avec W ou le souvenir d'enfance, c'est de dévoiler, de déplier et de décrypter une lettre. Soit un dispositif matriciel inverse et pourtant fondamentalement similaire à La Disparition.